Histoire du soutien-gorge : 112 ans d’émancipation

Histoire du soutien-gorge

3 novembre 1914. Le bureau américain des brevets a enregistré sous le numéro 1 115 674 un objet baptisé Backless Brassiere. Deux mouchoirs en soie. Un peu de ruban rose. L’inventrice, Mary Phelps Jacob, vingt-trois ans, vient sans le savoir d’enterrer quatre siècles de corsets.

Cent dix ans plus tard, le soutien-gorge n’a jamais été aussi politique. On le porte ou on le boycotte, on l’arme ou on le débarrasse, on le glisse sous une chemise blanche ou on l’expose en haut de festival. Ce qui n’a pas changé depuis la jeune Polly Jacob, c’est ce paradoxe têtu.

Le sous-vêtement le plus discret de l’armoire féminine raconte plus d’histoire qu’aucun autre. Une histoire que les maisons françaises continuent d’écrire, une marque de lingerie parmi les fers de lance d’un savoir-faire hérité de Calais et de Caudry.

AVANT LA BRASSIÈRE, LE SUPPLICE

Corsets Warner Brothers

Le corset règne en maître depuis le XVIᵉ siècle. Baleines de fanon, lacets serrés à l’étouffement, taille rabotée à 45 centimètres pour les plus zélées. Au tournant du XXᵉ siècle, des médecins commencent à publier des planches anatomiques effrayantes. Côtes déformées, foie compressé, fausses couches en série. La femme moderne respire mal. Elle court encore moins.

C’est dans ce contexte qu’apparaît une silhouette inattendue. Eugénie dite Herminie Cadolle. Communarde, amie de Louise Michel, exilée à Buenos Aires en 1887 après la répression de la Commune. Elle ouvre une boutique de lingerie en Argentine et observe ses clientes.

Pourquoi un seul vêtement pour deux fonctions distinctes ? L’idée fait son chemin. En 1889, à l’Exposition universelle de Paris qui inaugure la tour Eiffel, Cadolle présente le Bien-Être. Un corset coupé en deux. La partie basse maintient la taille. La partie haute, retenue par des bretelles, soutient la poitrine. Le brevet sera déposé en 1898. Le mot « soutien-gorge » entre au Larousse en 1904.

Sa maison, rue Cambon, existe toujours. Six générations de femmes Cadolle ont continué à coudre les dessous des reines, des actrices et des espionnes. Mata Hari y avait son compte.

LE SCANDALE DE POLLY JACOB

Direction New York, automne 1910. Mary Phelps Jacob, dite Polly, prépare un bal de débutantes à Manhattan. Sa robe en mousseline transparente jure avec son corset à baleines qui pointe sous la soie. Avec sa femme de chambre, elle attrape deux mouchoirs, un ruban et une épingle. Bricolage de fortune. Effet immédiat. Dans ses mémoires, elle écrira « cette nuit-là, je me sentais si légère et si fraîche que toutes mes amies sont venues me voir ».

Quatre ans plus tard, le brevet tombe. Polly fonde un petit atelier mais déteste les affaires. En 1915, elle revend ses droits à la Warner Brothers Corset Company pour 1 500 dollars. La Warner fera fortune sur l’invention pendant trois décennies.

Polly, elle, divorce de son banquier de Boston, épouse le poète Harry Crosby et débarque à Paris en 1922. Elle se rebaptise Caresse, après avoir hésité, dit-on, pour le prénom Clytoris. Le couple fonde la Black Sun Press qui publiera Joyce, Hemingway, Lawrence, Pound, Saint-Exupéry. Le Time la surnommera « marraine littéraire de la Lost Generation ». Elle meurt en 1970 dans un château italien transformé en commune d’artistes. Le destin d’une vie qui aurait pu se résumer à deux mouchoirs cousus.

LA GUERRE, ACCÉLÉRATEUR D’ÉMANCIPATION

1917. Les États-Unis entrent dans le conflit. Le War Industries Board lance un appel inattendu aux Américaines. Renoncez à vos corsets. Le métal des baleines est désormais réquisitionné pour l’armement. Selon les chiffres de l’époque, l’opération aurait permis d’économiser près de 28 000 tonnes de métal sur les deux dernières années de guerre. De quoi construire deux cuirassés.

Le geste fait basculer plus qu’une industrie. Il bouscule un imaginaire. Pour la première fois, un État officiel demande à des millions de femmes de se débarrasser d’un vêtement contraignant. Le retour à la paix consacre la garçonne. Les seins disparaissent sous des brassières plates qui aplatissent. Coco Chanel ouvre la voie, Jean Patou suit, Vionnet drape. Les Années folles dansent sans armatures.

HOLLYWOOD REMET LA POITRINE AU GOÛT DU JOUR

Tout change dans les années 1940. Howard Hughes, milliardaire et producteur, fait concevoir en 1943 un soutien-gorge à armatures renforcées pour Jane Russell dans Le Banni. La bombe sexuelle se met en place. Lana Turner, Patti Page, Jayne Mansfield et bientôt Marilyn Monroe popularisent le bullet bra, ce soutien-gorge aux bonnets coniques piqués en spirale qui sculpte la poitrine en obus sous les pulls moulants. On les surnomme les sweater girls.

En France, le marché s’organise. Lou lance ses slogans imparables, « le Tiki de Lou reste pointu même sous le pull ». Lejaby invente le pigeonnant. Scandale sort en 1955 le Very Secret, premier modèle en nylon avec coussinets gonflables réglables. Le New Look de Christian Dior fait le reste en 1947. Hanches rondes, taille de guêpe, poitrine offerte. Coco Chanel hurle de rage. Les femmes, elles, achètent.

ATLANTIC CITY, SEPTEMBRE 1968

La légende des féministes brûlant leurs soutiens-gorge naît un samedi de fin d’été. Devant le Boardwalk d’Atlantic City se tient le concours Miss America. Une centaine de militantes du New York Radical Women installent une grande poubelle baptisée Freedom Trash Can. Elles y jettent symboliquement bigoudis, talons aiguilles, faux cils, et oui, des soutiens-gorge.

Personne n’allume rien. Le chef des pompiers a interdit le feu. Mais Lindsy Van Gelder, journaliste au New York Post, signe un papier intitulé Bra Burners Blitz Boardwalk. La métaphore prend feu, justement, et ne s’éteindra plus. Pendant deux décennies, le soutien-gorge devient l’uniforme honni du patriarcat. Le porter ou non devient un acte. Germaine Greer publie La Femme eunuque en 1970. Les hippies dégrafent en signe de révolte. Le marché vacille.

HELLO BOYS, LE RETOUR DE BÂTON

Saint-Valentin 1994. Une affiche envahit les rues de Londres. Eva Herzigová, la jeune Tchèque révélée par Ellen von Unwerth, plonge le regard dans un décolleté noir. Trois mots. Hello Boys. La marque s’appelle Wonderbra. Elle vient d’être rachetée par le groupe Sara Lee.

Le push-up, breveté à Montréal en 1961 par la styliste canadienne Louise Poirier, sommeillait depuis trente ans dans les placards de Gossard. La campagne le réveille en fanfare. Aux États-Unis, un Wonderbra se vend toutes les quinze secondes. Le grand magasin Hecht’s de Washington reçoit 1 200 appels en quarante-huit heures. La police britannique évoque des accidents de la route causés par les panneaux. Birmingham la puritaine bannit l’affiche. Le New York Times consacrera ce jour-là plus de colonnes au Wonderbra qu’à la Réserve fédérale. Cinquante-quatre pièces de tissu et d’armatures pour une décennie de décolletés.

L’ÈRE DU CONFORT RETROUVÉ

Le balancier finit toujours par revenir. À partir des années 2010, les brassières souples et les bralettes en dentelle reprennent du terrain. Les armatures perdent du marché. Le confinement de 2020 enfonce le clou. Une étude britannique YouGov publiée en 2021 révèle que 52 % des femmes interrogées portent désormais leur soutien-gorge moins souvent qu’avant la pandémie.

La lingerie hexagonale s’adapte avec finesse. Les dentelles de Calais et de Caudry, classées au patrimoine vivant français, s’allient à des bonnets sans armatures, des bandeaux invisibles, des matières recyclées. Les grilles de tailles s’élargissent enfin au-delà du sacro-saint 90B qui régnait depuis trois décennies. Les marques cessent de vendre un fantasme pour vendre une fonction. Maintenir oui, mais sans contraindre. Sublimer oui, mais sans corseter.

LA BOUCLE EST BOUCLÉE

Mary Phelps Jacob avait vingt-trois ans en 1914. Herminie Cadolle, quarante-sept ans en 1889. Deux femmes qu’un océan sépare. Une même intuition. Le soutien-gorge n’a de sens que s’il libère.

Cent dix ans plus tard, le constat tient encore. Un bon dessous se reconnaît à ce qu’on l’oublie. Cadolle l’avait baptisé Bien-Être. Le mot-valise, lui, n’a pas pris une ride.

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