Le motif tartan et ce que racontent vraiment ses carreaux

Le motif tartan est une étoffe de laine à carreaux formée de bandes de couleurs qui se croisent à angle droit, dans le sens de la chaîne comme dans celui de la trame. Le dessin qui se répète porte un nom précis : le sett. On le croit codifié depuis toujours, avec un tartan par clan écossais transmis de génération en génération. La réalité est nettement plus surprenante, et une bonne partie de ce qu’on raconte sur le sujet date du dix-neuvième siècle. Voici ce qu’est vraiment le tartan, d’où vient son nom, et pourquoi il a été interdit pendant quarante ans.
1. QU’EST-CE QUE LE MOTIF TARTAN
Le sett, l’unité de base du dessin
Un tartan n’est pas un assemblage libre de carreaux. C’est la répétition d’un motif unique, le sett, défini par une séquence précise de couleurs et de largeurs de bandes.
Cette séquence est identique en chaîne et en trame, ce qui produit la symétrie caractéristique du tissu : les mêmes bandes se croisent perpendiculairement, créant des zones de couleur pure aux intersections de bandes identiques, et des zones mélangées ailleurs. Un sett peut se limiter à deux couleurs ou en compter plus de vingt.
Connaître la séquence d’un sett suffit à reproduire le tartan à l’identique, ce qui explique qu’on puisse les répertorier avec précision.
Pourquoi le tartan se tisse en armure sergé
Le tartan authentique se tisse en armure sergé, celle qui produit ces fines côtes obliques visibles sur l’endroit du tissu. De près, les diagonales sautent aux yeux.
Ce choix n’est pas décoratif. Le sergé donne au tissu une souplesse et une résistance que l’armure toile n’offre pas, ce qui comptait pour un vêtement porté dehors par tous les temps. Il permet aussi aux couleurs de se fondre légèrement aux intersections, ce qui adoucit le contraste des carreaux.
Comment le distinguer du vichy, du prince-de-galles et du check
Tous les carreaux ne sont pas des tartans, et la confusion est permanente.
| Motif | Ce qui le caractérise | Origine |
|---|---|---|
| Tartan | Sett symétrique, bandes de largeurs variables, tissage sergé | Écosse |
| Vichy | Deux couleurs, carrés réguliers de taille identique | France |
| Prince-de-galles | Micro-motifs pied-de-poule et lignes fines, souvent en gris | Tailoring anglais |
| Madras | Carreaux irréguliers, couleurs vives, coton léger | Inde |
| Check de maison | Séquence propre à une marque, motif déposé | Mode contemporaine |
Le critère qui tranche : un tartan possède un sett identifiable, symétrique, avec des bandes de largeurs variables. Les autres non.
Où l’on porte du tartan aujourd’hui
Le motif a quitté le kilt depuis longtemps. Vivienne Westwood en a fait un étendard punk dans les années soixante-dix, les maisons de mode le ressortent chaque automne, et il s’est installé bien au-delà du vêtement : plaids, coussins, papiers peints, valises.
Il s’est aussi glissé dans des vestiaires qu’on n’associe pas à l’Écosse. En France, le chausson d’intérieur adopte le carreau écossais au début du vingtième siècle et en a fait sa signature visuelle : on trouve aujourd’hui encore des charentaises confortables dont le dessus reprend des tartans classiques. Le motif a voyagé bien plus loin que ses clans.
2. D’OÙ VIENT LE MOT TARTAN

La piste du tiretaine français
Voilà qui surprendra ceux qui voient le tartan comme purement écossais : le mot viendrait du vieux français.
La piste la plus solide renvoie à la tiretaine, une étoffe grossière mêlant laine et lin, courante en France au Moyen Âge. Le registre officiel écossais des tartans avance lui-même cette origine, dans une variante orthographiée tartaine et signifiant tissu à carreaux. D’autres sources évoquent le tartarin, drap dit de Tartarie, probablement lui-même dérivé de tiretaine.
Rien n’est certain, et il faut garder le conditionnel. Mais le mot le plus écossais du vocabulaire textile n’est vraisemblablement pas écossais.
Breacan, le mot gaélique
En gaélique écossais, le tartan se dit breacan, un terme qui signifie tacheté ou moucheté. Il décrit l’effet visuel du tissu plutôt que sa technique.
Cette dualité est révélatrice : les Écossais avaient un mot pour l’apparence, et c’est un mot venu du continent qui a fini par désigner le tissu dans le reste du monde.
Les premières traces écrites
La plus ancienne représentation connue de highlanders en tartan est une gravure sur bois allemande de 1631, montrant des mercenaires écossais engagés dans l’armée de Gustave-Adolphe de Suède.
Le tissu circulait donc déjà bien au-delà de l’Écosse au début du dix-septième siècle, porté par des soldats de fortune sur les champs de bataille européens.
3. LE TARTAN AVANT LES CLANS

Le Falkirk Sett, un tissu du quatrième siècle
Le plus ancien tartan retrouvé sur les îles britanniques est le Falkirk Sett, daté du quatrième siècle de notre ère. C’est un damier simple de deux couleurs naturelles, sans teinture.
Plus loin encore, les plus anciens fragments de tissu de type tartan ont été mis au jour dans le Xinjiang, en Chine, et remontent à environ trois mille ans. Le principe du carreau tissé n’a rien d’une invention celte : il apparaît partout où l’on tisse.
Des teintures végétales locales
Avant l’arrivée des colorants chimiques, les couleurs d’un tartan dépendaient entièrement de ce qui poussait autour du tisserand : plantes, mousses, baies, lichens.
C’est ce qui explique les variations régionales du tissu. Un tartan des Hébrides ne pouvait pas ressembler à un tartan des Borders, simplement parce que la flore n’était pas la même. La géographie faisait la palette.
Ce que signifient les couleurs
Contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de code universel attribuant un sens fixe à chaque teinte. Un rouge ne signifie pas la même chose d’un sett à l’autre.
Les couleurs répondaient d’abord à une contrainte matérielle : on teignait avec ce qu’on avait sous la main. Le vert et le brun dominent les tartans de régions boisées, le bleu et le gris ceux des zones côtières, et les teintes vives supposaient des colorants coûteux, donc un statut social. Le nombre de couleurs d’un sett a d’ailleurs longtemps servi d’indicateur de rang.
Les significations symboliques qu’on trouve aujourd’hui associées aux couleurs relèvent surtout d’interprétations postérieures. Ce qui distingue vraiment un tartan d’un autre, ce n’est pas le sens des teintes, c’est la séquence.
Une affaire de région, pas de famille
Voilà le point que la plupart des récits escamotent. Avant le dix-huitième siècle, un tartan identifie un lieu, pas une lignée.
On portait le tissu du tisserand local, avec les teintures disponibles sur place. Les variations existaient même à l’intérieur d’un clan, et rien ne standardisait un motif familial. L’idée que chaque famille écossaise possède son tartan depuis la nuit des temps ne correspond à aucune réalité documentée de cette période.
4. LE DRESS ACT, QUAND PORTER DU TARTAN DEVENAIT UN DÉLIT

Culloden et la répression culturelle
Le 16 avril 1746, sur la lande de Drummossie près d’Inverness, l’armée jacobite de Charles Édouard Stuart est écrasée en moins d’une heure par les troupes du duc de Cumberland, fils du roi George II. La bataille de Culloden met fin au soulèvement.
Westminster ne s’arrête pas à la victoire militaire. L’objectif devient de briser la culture clanique elle-même, et le tartan, devenu signe d’appartenance et de rébellion, se retrouve en première ligne.
Six mois de prison, puis sept ans de déportation
Le Dress Act, voté le 1er août 1746 dans le cadre de l’Act of Proscription, interdit aux Highlanders le port du kilt, du plaid, du tartan et de toute tenue highland.
Les peines prévues ne sont pas symboliques : six mois de prison ferme à la première infraction, sept ans de déportation aux colonies à la seconde. La cornemuse subit le même sort, qualifiée d’instrument de guerre.
L’interdiction visait précisément les Highlands, et non l’ensemble de l’Écosse. Elle dure près de quarante ans, jusqu’à sa levée obtenue par la Highland Society of London au début des années 1780.
Le paradoxe des régiments écossais
Détail que presque personne ne mentionne : les régiments écossais de l’armée britannique conservaient, eux, le droit de porter le tartan.
Autrement dit, la couronne interdisait le tissu aux civils tout en l’utilisant comme uniforme pour les soldats qu’elle recrutait dans les mêmes vallées. C’est en partie l’armée qui a maintenu le tartan vivant pendant sa proscription, et qui a contribué à le charger d’une aura martiale.
L’interdiction a d’ailleurs produit l’inverse de son objectif. Un tissu banni devient un symbole, et le tartan est ressorti de cette parenthèse chargé d’un sens politique qu’il n’avait pas auparavant.
5. L’INVENTION DU TARTAN DE CLAN

La Highland Society of London en 1815
Quand l’interdiction tombe, les Highlanders se sont habitués à s’habiller comme tout le monde. Le tartan est largement sorti des usages quotidiens.
En 1815, la Highland Society of London demande aux chefs de clan de lui transmettre un échantillon du tartan de leur famille, dans une démarche de préservation patrimoniale. Le problème est que beaucoup n’en avaient pas. Certains ont choisi, d’autres ont improvisé, d’autres encore ont fait tisser un motif pour l’occasion.
C’est le point de départ de la régularisation des tartans par clan, et c’est une opération administrative du dix-neuvième siècle, pas une tradition médiévale.
La mise en scène de Walter Scott en 1822
Sept ans plus tard, l’écrivain Walter Scott orchestre la visite du roi George IV à Édimbourg. Il demande aux chefs de clan de se présenter en tartan familial, entourés de tous les attributs des Highlands.
Cette mise en scène, très largement inventée, connaît un succès considérable. Elle fixe dans l’imaginaire collectif l’image du chef écossais en tartan de clan, et lance la mode du tissu dans toute l’Europe victorienne.
Ce que ça change à ce qu’on croit savoir
Le tissu est bien ancien, la technique aussi. Mais le système qui associe un motif précis à une famille précise a moins de deux siècles.
Ce qui n’enlève rien à sa valeur : une tradition inventée reste une tradition dès lors qu’elle est vécue depuis des générations. Simplement, quand on vous dit qu’un tartan de clan remonte au Moyen Âge, la réponse honnête est que le tissu, oui, mais l’attribution familiale, non.
6. COMBIEN EXISTE-T-IL DE TARTANS AUJOURD’HUI

Le registre officiel écossais
L’Écosse tient un registre officiel des tartans, où chaque sett est enregistré avec sa séquence exacte de couleurs et de largeurs. Les estimations du nombre de motifs répertoriés varient selon les sources, entre sept mille et plus de dix mille.
Cette précision technique explique qu’un tartan puisse être reproduit à l’identique par n’importe quel tisserand disposant de la séquence.
Des tartans pour tout et n’importe quoi
L’enregistrement n’est plus réservé aux clans. Des entreprises, des institutions, des villes, des associations, des événements commémoratifs ont désormais le leur.
La famille Obama possède son tartan. Hello Kitty aussi. On est loin des mousses et des baies des Hébrides, et c’est peut-être le meilleur indicateur de la vitalité du motif : il continue de se créer.
Les tartans que tout le monde a déjà vus
Quelques setts sont devenus des références visuelles bien au-delà de l’Écosse.
Le Royal Stewart, rouge dominant traversé de vert, de bleu, de jaune et de blanc, est le tartan personnel du souverain britannique, et paradoxalement le plus commercialisé au monde. Le Black Watch, dans ses verts et bleus sombres presque nocturnes, vient d’un régiment des Highlands et s’est imposé comme le tartan le plus discret, largement repris dans le prêt-à-porter. Le Balmoral, créé pour la famille royale, reste à l’inverse strictement réservé : son usage est soumis à autorisation.
Si vous croisez un tartan rouge éclatant sur un plaid ou une valise, il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un Royal Stewart.
Peut-on porter n’importe quel tartan
La question revient souvent, et la réponse est oui dans l’immense majorité des cas. Aucune règle n’interdit de porter le tartan d’un clan auquel on n’appartient pas, et le commerce du tissu repose largement là-dessus.
Deux exceptions notables : le Balmoral, réservé au souverain britannique et à ceux qu’il autorise, et certains tartans d’entreprise ou d’institution dont l’usage est contractuellement encadré. Pour tout le reste, le choix se fait à l’œil.
Qui tisse encore le tartan
La production s’est concentrée sur quelques maisons écossaises historiques, installées principalement dans les Borders, région textile du sud de l’Écosse. Certaines tissent depuis la fin du dix-neuvième siècle et fournissent aujourd’hui aussi bien les kiltmakers traditionnels que les maisons de mode internationales.
Le tartan reste donc l’un des rares motifs dont la production d’origine n’a jamais quitté son territoire, même si le dessin, lui, se reproduit partout.
7. LE TARTAN HORS D’ÉCOSSE

Le tartan breton
La Bretagne a développé ses propres tartans, avec des setts rattachés à des pays traditionnels et à des villes. La démarche est récente et revendiquée comme telle, dans une logique de parenté celtique avec l’Écosse et l’Irlande.
Le sujet gagne du terrain : les recherches sur le tartan breton progressent nettement d’une année sur l’autre, portées par un intérêt renouvelé pour les identités régionales.
Le motif dans la mode française
En France, le tartan a suivi deux voies. Celle des podiums, où il revient périodiquement, et une voie plus discrète, celle du vêtement domestique.
La charentaise en est l’exemple le plus net. Ce chausson à semelle de feutre, longtemps uniformément noir, adopte un dessus à motif écossais en 1907, et c’est précisément ce changement qui le fait basculer du registre utilitaire vers celui du vêtement. Chausse Mouton, qui les fabrique en Dordogne selon la technique du cousu retourné, décline toujours ses collections dans des tartans classiques comme dans des motifs contemporains.
Un carreau né dans les Highlands, interdit par Londres, réinventé par Walter Scott, et qui finit sur des pantoufles en Périgord : le voyage vaut le détour.
8. QUESTIONS FRÉQUENTES SUR LE TARTAN
Quel est le motif du tartan ?
Des bandes de couleurs qui se croisent à angle droit, en chaîne et en trame, selon une séquence identique dans les deux sens. Ce motif répété s’appelle le sett. Il peut compter deux couleurs ou plus de vingt, avec des bandes de largeurs variables, ce qui le distingue du vichy.
Quelle est la différence entre un kilt et un tartan ?
Le tartan est le tissu, le kilt est le vêtement. On peut faire un kilt dans n’importe quel tartan, et on peut utiliser un tartan pour tout autre chose qu’un kilt : plaid, écharpe, coussin ou chausson.
D’où vient le mot tartan ?
Probablement du vieux français tiretaine, une étoffe mêlant laine et lin, dans une variante orthographiée tartaine signifiant tissu à carreaux. Le registre officiel écossais retient lui-même cette origine. En gaélique, le tartan se dit breacan, qui signifie tacheté.
Quand le tartan a-t-il été interdit ?
Par le Dress Act voté le 1er août 1746, après la défaite jacobite de Culloden. Les peines allaient de six mois de prison à sept ans de déportation aux colonies en cas de récidive. L’interdiction visait les Highlands et a duré près de quarante ans, jusqu’au début des années 1780.
Chaque clan écossais a-t-il vraiment son tartan ?
Aujourd’hui oui, mais cette association est récente. Avant le dix-huitième siècle, un tartan identifiait une région et non une famille, puisque les couleurs dépendaient des teintures végétales disponibles localement. La codification par clan commence en 1815 avec la Highland Society of London.
Comment reconnaître un vrai tartan ?
À trois éléments : un sett identifiable et symétrique, des bandes de largeurs variables, et un tissage en armure sergé qui produit de fines côtes obliques visibles de près. Les traditionnels sont en pure laine.
Combien y a-t-il de tartans différents ?
Plusieurs milliers, enregistrés dans le registre officiel écossais, avec des estimations qui varient entre sept mille et plus de dix mille selon les sources. De nouveaux setts continuent d’être créés pour des entreprises, des villes ou des événements.